Pendant ce temps, les six poseurs Vosgiens, solides gaillards dont je défendais le droit d'approvisionnement des faux-planchers, baissaient les yeux, faisaient mine de ne rien voir. Les autres ouvriers Français passaient au loin en tournant la tête dans l'autre sens, pour ne rien voir (Je gueulais pourtant assez fort pour qu'ils n'ignorent rien de ce qui se passait). Quant aux Arabes, ils se tenaient en groupe à une trentaine de mètres et regardaient en coin, par curiosité...

Bref, j'aurais pu être agressé et zigouillé sans que personne n'intervienne, comme d'habitude...

Je savais cela. Mais quand on est au milieu d'une meute, il faut leur montrer qu'on a pas peur d'eux. Alors, plus je gueulais, plus je m'énervais, plus j'oubliais ma peur et plus je continuais... C'est une technique que je connaissais et qu'on utilise au combat : l'auto-excitation, la colère, la haine, pour neutraliser la trouille...

La mission que je m'étais assignée fut remplie sans défaillance.

plus tard, un des poseurs Vosgiens m'a dit "Je comprends maintenant la très grande difficulté de votre travail et je vous remercie pour votre intervention. Je ne voudrais surtout pas être à votre place".

Et moi, magnanime et faussement superbe "Ce n'est rien, c'est mon boulot, alors je le fais". Mais je voulais leur montrer ce que c'était que d'être un vrai Français, un vrai homme, pas un trouillard qui regarde ses godasses. C'est pas les blacks qui vont faire la loi sur un chantier Français, merde !!! Les Vosgiens m'ont déçus. J'en ai connu de plus courageux...

Durant cette période, tous les camions sans exception étaient livrés. Efficacité : 100% !

Je suis parti une semaine en vacances ( en fait, chez moi pour me reposer )...

Quand je suis revenu, j'ai appris que cela avait été le bordel pendant une semaine. La plupart des camions étaient repartis chargés. Les réunions de chantiers avaient été houleuses, paraît-il...

J'avais beaucoup plus de boulot, car je continuais le suivi de tous les plannings, la rédaction des comptes rendus, les contrôles de situations de travaux, l'évolution financière du chantier, l'animation conjointe des réunions diverses et variées, les rapports et les échanges épistolaires polémiques, enfin bref, toutes mes occupations ordinaires. Je terminais mes journées très tard... Et je les commençais très tôt d'ailleurs...

On ne m'avait rien demandé, la hiérarchie ne m'a même pas félicité (D'ailleurs, était-elle au courant ? Pour cafter dans mon dos, ça fonctionnait, toute la boite était au courant, mais pour mes exploits, ça devait être silence radio, je pense). J'étais épuisé. Je risquais souvent ma peau avec ces faignants sauvages...

Pour la gloire, comme on dit... Mais une gloire seulement personnelle : La satisfaction de soi et du travail bien fait...

Pour rien, quoi... L'exploit d'un con... Et fier de l'être...