18 juillet 2019

Immigration : quand la vérité des chiffres émerge peu à peu (2)


 

GSM

Gérard-François Dumont, Arnaud Lachaize (suite)

 

Dans son discours de politique générale, parmi les enjeux de l' "acte II" du quinquennat Macron, Edouard Philippe a souligné l'importance de l'immigration. La politique du gouvernement à l'égard de l'immigration et de son impact sur le marché du travail et la croissance était-elle jusque-là adaptée aux réalités de l'immigration en France ?

 
Arnaud Lachaize : Non, sûrement pas. La France compte 3 à 5 millions de chômeurs selon les modes de décompte, 9 millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté, 3,4 millions de sans domiciles ou de mal logés. La situation de ses quartiers sensibles où vivent environ 6 millions de personnes est désastreuse, violence, échec scolaire, chômage massif. Dans ces conditions, il est irréaliste d’accueillir chaque année plusieurs centaines de milliers de personnes, souvent sans qualification, non francophones, de modes de vie et de valeurs différents, alors qu’on n’a pas les moyens de leur fournir des conditions dignes de travail, de logement, de scolarisation.
 
Les chiffres annuels ne s’additionnent pas forcément mais ils donnent un ordre de grandeur : d’une part 250 000 « premiers titres de séjour délivrés », (dont 100 000 pour raison familiale et 80 000 étudiants), d’autre part 120 000 demandeurs d’asile, plus 80 000 Européens, sans compter les clandestins qui ne se manifestent pas par une demande d’asile. Bien sûr certains repartent, notamment parmi les étudiants, mais la masse nette annuelle des nouveaux arrivants demeure élevée. On peut toujours se contorsionner, hurler au racisme ou au fascisme, dresser des bûchers, les faits sont là et ils s’expriment dans les statistiques.
 
A l’évidence le poids de cette immigration, en forte hausse depuis 20 ans (les chiffres explosent depuis 1997), excède les capacités d’accueil d’un pays en crise profonde.
 

Durant les vingt dernières années, les réponses politiques ont-elles toujours été adaptées à ces bouleversements démographiques ? Pourquoi arrivent-elles généralement trop tard ?

 
Gérard-François Dumont : Depuis 2015, la plupart des pays européens ont adapté leur politique migratoire à ce qu’ils considèrent être leurs intérêts. Par exemple,en 2016, l’Allemagne a renforcé les conditions du regroupement familial, puis décidé de considérer différents pays, dont ceux du Maghreb central (Algérie, Maroc, Tunisie), comme "pays sûrs », donc n’ouvrant pas de droits à déposer une demande d’asile. Sans doute face aux difficultés politiques rencontrées (Dumont, Gérard-François, « Allemagne. Géopolitique des migrations : les cinq actes de la tragédie de la chancelière Merkel », Diploweb.com, La revue géopolitique, 16 décembre 2018),l’Allemagne a, à nouveau, restreint les possibilités de regroupement familial en 2018. Le Royaume-Uni ne donne la possibilité aux personnes ayant le statut de réfugié de faire venir leur famille que si leur niveau de ressources est suffisant pour la prendre en charge et que si ces réfugiés peuvent attester d’une connaissance minimum de la langue anglaise. La Suède, qui avait le pourcentage de demandes d’asile rapporté à sa population le plus élevé en 2015, demandeurs venant principalement de Syrie, d’Irak, d’Érythrée et d’Afghanistan, a également limité le regroupement familial. Des mesures comparables ont été prises au Danemark ou à Chypre.
 
En conséquence, car l’information circule parfaitement auprès de ceux qui cherchent à migrer, la France est devenue plus attirante car elle est plus généreuse que les autres pays européens en matière de demande d’asile, de regroupement familial, ou pour des personnes souhaitant pouvoir bénéficier de soins de santé.
 
En outre, il importe de considérer que l’immigration nourrit l’immigration (Dumont, Gérard-François, Géographie des populations. Concepts, dynamiques, prospectives, Paris, Armand Colin, 2018). Les précédents immigrants originaires de tel pays, de telle région, de telle ethnie, voire de telle confrérie musulmane, servent de pôle d’accueil pour des personnes ayant les mêmes origines. Les immigrants déjà résidents concourent donc à l’attractivité du pays, surtout si, en revanche, le pays de départ est répulsif pour des raisons d’insécurité ou de mauvaise gouvernance. En outre, la plupart des pays européens peuvent donc offrir des niveaux de rémunération éventuellement jugés faibles par les nationaux, mais appréciables par des immigrants soucieux d’envoyer à leurs familles restées au pays des remises qui représentent dans les pays de départ un pouvoir d’achat significatif.
 
Arnaud Lachaize : Dans l’ensemble, les politiques françaises conduites en la matière, depuis 20 ans, ne sont pas adaptées à cette réalité. Ce qui frappe, c’est l’hypocrisie qui écrase toute prise en compte de ce sujet. En dehors de quelques idéologues, les politiques de droite comme de gauche, savent pertinemment que le poids de cette immigration est un grave problème, l’un des plus fondamentaux de la France actuelle. Mais plutôt que de prendre le sujet à bras le corps, ils préfèrent soigner leur image médiatique et se draper dans une fausse générosité.
 
L’immigration est devenue l’otage des calculs politiciens, électoraux et des idéologies. Les uns prônent l’immigration zéro, ce qui est inconcevable dans un monde ouvert, sauf à entrer en autarcie. Les autres prétendent généraliser l’accueil en ouvrant totalement les frontières ce qui, compte tenu de la pression migratoire, des inégalités de richesse et de revenu, de la misère, de la réalité démographique au Sud de la Méditerranée (la population de l’Afrique passera de 1 à 4 milliards d’ici la fin du siècle), provoquerait un séisme dans les démocraties européennes.
 
La crise migratoire de 2015-2016 a donné un aperçu des dégâts causés par des phénomènes non maîtrisés, avec l’ébranlement politique de l’Europe. Pour s’en sortir, à terme, il faut être inflexible sur l’immigration illégale et sur la lutte contre les passeurs esclavagistes, il faut calquer strictement les règles de l’entrée et du séjour sur les capacités d’accueil et d’intégration de la nation en négociation avec les pays d’origine. En raison, des tabous, des calculs électoraux, de la lâcheté ambiante, de la peur du qu’en-dira-t-on, bref, de la lâcheté, cela ne s’est jamais vraiment fait. Nous payons le prix de la démission des pouvoirs publics. 

 

Posté par zalandeau à 09:47 - - Commentaires [11] - Permalien [#]
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