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Écrit par Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste, publié dans « Pathologies de la démocratie » en 2005, réédité en 2009.
 
Si le concept majeur des démocraties naissantes était celui de « majorité »,  celui des démocraties adulte, semble être celui des « minorités » ; et si Alexis de Tocqueville a bien vu les dérives de la majorité démocratique, il a manqué ce que peuvent receler les minorités démocratiques.
 
La particularité des démocraties adultes réside plutôt dans la tyrannie des minorités.
Que la hiérarchie entre majorité et minorités ait disparu marque sans nul doute un progrès en matière de droit.
Il était temps en effet, que les minorités ne subissent plus l’autoritarisme de la majorité.
Mais les choses deviennent plus problématiques quand ces minorités cherchent à imposer au reste du peuple le fait d’avoir des droits spécifiques.
Sous couvert de démocratie, de droit à la différence et de défense de l’identité culturelle, elles commettent, en effet, un acte anti-démocratique en contournant habilement l’égalité des droits et des conditions. On assiste à un phénomène de captation du droit.
 
En France, avec la montée en puissance des communautarismes -qu’ils soient corporatistes, religieux, ethniques ou culturels-, on a pu observer ces nouveaux réflexes, posés comme la marque même d’individus libres et égaux, car les minorités ne prétendent  jamais remettre en cause l’idéal démocratique. Au contraire, elles présentent toujours leur opération de captation du droit, comme la preuve même de leur attachement à la démocratie et tentent de modifier de l’intérieur, la conception démocratique du droit.
Cette « tyrannie des minorités » s’inscrit dans le cadre de la désincorporation de la pensée dont Claude Lefort nous a parlé.
Et si cela a de l’impact, c’est précisément parce que la majorité a perdu de sa légitimité.
De nos jours, minorités et majorité sont tout autant légitimes. L’idée d’une légitimité souveraine a laissé place à l’équivalence des légitimités.
 
Pourtant ces réflexes n’ont rien de démocratiques et renvoient, au contraire, à un usage perverti du droit.
 
La perversion, tel est décidemment le maître mot de la démocratie qui n’arrive pas à dépasser le stade infantile, ou encore l’étalon comportemental des individus et des communautés (quelles que soient leurs formes) qui tentent de transformer le droit en « privilège ». En effet, qu’est-ce qu’un individu pervers, sinon celui « qui veut jouir sans entrave, jouir à tout prix », qui est toujours prêt à obtenir de l’autre ce qu’il ne veut pas ?
Il ne s’agit pas d’un individu « hors la loi » ; bien au contraire, il se sert de la loi, l’instrumentalise…
… Et c’est la loi qui, précisément, va lui procurer la « sécurité » dont il a besoin pour ses jouissances privées.
 
… Les minorités tyranniques ainsi que l’individu pervers « captent » le droit et font en sorte que le processus démocratique travaille à l’entérinement de leur désir.
…Et si les minorités tyranniques sont dangereuses… c’est parce qu’elles ont parfaitement compris le fonctionnement du droit et la meilleure façon de s’y prendre pour pervertir son système : On est ici dans le registre de la domination politique.
 
NDLR du 05/06/2019 : Nous subissons de puis des décennies et de façon de plus en plus pressante, cette tyrannie des minorités qui imposent leur loi à la majorité et ceci de multiples façons :
-Avec un système d’élection aboutissant à une démocratie représentative qui ne l’est pas et permet à une minorité d’imposer sa loi à la majorité.
-Avec un lobbying de petits groupes très marginaux, ou de grands groupes qui font voter des lois que la majorité des citoyens réprouve.
-Avec des consignes de tolérance extrême et de suppression volontaire de moyens afin de permettre dans les faits, ce qui est théoriquement interdit par la loi.
-Avec la sévérité à laquelle s’exposerait tout représentant de l’ordre, de la justice ou le simple citoyen, s’il venait à réagir contre un manquement à la loi d’un contrevenant, c'est-à-dire en inversant les concepts de culpabilité et d’innocence.
-En supprimant le concept de légitime défense, paralysant ainsi toute réaction à l’agression et vouant la société au laxisme et à l’inaction.
-En ignorant la puissance financière qui broie les petits.
 
Merci de nous éclairer madame Fleury, mais vous conviendrez que la tâche est ardue pour tenter de faire passer cette « démocratie adulte » au stade de « démocratie véritable », qui ferait respecter le droit à tous, qui respecterait les minorités sans leur laisser dicter leur loi à la majorité.