GSM

Message à mon supérieur et ami :
 
Il y a deux personnes en moi, dans mon cerveau :
 
La première personne, est celle qui a subi une baisse de sa rapidité d’exécution du travail (divisé par environ 6). Elle a énormément de mal à traiter des données factuelles. Elle lit les mots et ne comprend pas les phrases d’un CCTP ou autre document technique alors qu’avant elle comprenait et enregistrait dans un coin de sa mémoire. Elle ne retient pas les choses factuelles. Elle relit plusieurs fois, en se concentrant à mort, pour arriver à comprendre.
Elle ne comprend plus grand-chose aux problèmes techniques évoqués lors d’une réunion. Non pas parce qu’elle ne comprend plus la technique, mais qu’il lui faut beaucoup plus de temps pour comprendre. Alors, comme on ne répète pas et qu’on passe à un autre problème et bien elle n’a pas le temps de comprendre quoi que ce soit.
Elle se concentre et a un mal de crâne terrible. Elle est obligée de faire des pauses afin que le mal de tête cesse. Cet effort terrible la fatigue, ce qui n’arrange pas son inefficacité et on peut la voir bailler vers dix heures du matin, déjà épuisée. Elle fait plein d’erreurs. Elle passe beaucoup de temps à les corriger. Il y a des erreurs qu’elle ne voit pas, dont certaines sont détectées à temps ou trop tard par ses collègues. Mêmes les tâches de planification sur « Project » qu’elle adorait faire, sont devenues difficiles au niveau de la prise en charge des données.
 
Il y a la deuxième personne, aussi intelligente qu’avant, qui a la même sensibilité qu’avant, la même lucidité, la même conscience professionnelle qu’avant. Cette personne analyse cette situation. Elle a voulu reprendre le travail afin de constater l’étendue des dégâts. Elle s’est aperçu qu’elle retenait bien les données touchant l’affect. Exemple, quand la première personne s’aperçoit d’une erreur ou que quelqu’un lui signale l’erreur, la deuxième personne s’en souvient, parce que tout simplement elle est vexée et a honte. Mais ce n’est pas pour autant que la donnée factuelle objet de l’erreur sera mémorisée. Parfois oui, parfois non.
C’est cette deuxième personne, qui « force » la première à faire son travail, jusqu’à la limite de l’épuisement. Jusqu’à temps que la fatigue qui touche les deux personnes, annihile la force des deux et en particulier la volonté de la deuxième personne.

 

Cette deuxième personne, s’est aperçue, en expérimentant ses capacités résiduelles, que si ses facultés concernant, le « traitement » et la compréhension des données factuelles étaient très diminués, en revanche elle avait des facilités ignorées jusqu’alors, à écrire sur des sujets sociétaux, politiques, se rapportant à l’humain.
Elle s’est rendue compte qu’elle savait écrire un épisode de sa vie. Elle sait communiquer sur les sujets concernant l’affect, concernant l’expérience de sa vie passée et traiter des thèmes sur la psychologie de ses contemporains.
Elle s’est rendue compte qu’elle savait encore apprendre, puisqu’elle a découvert un nouveau mode d’utilisation des indicateurs sur « Project ».
 
Ayant conservé sa lucidité, sa conscience et sa probité, elle est fortement affectée, par son inefficacité. Elle éprouve une honte et une vexation très forte par rapport à sa conscience professionnelle et à son « obligation de résultats » qui n’est absolument pas remplie.
 
Elle a renoncé à ses ambitions passées, légitimes à l’époque, de vouloir un statut social et un emploi en rapport avec ses compétences, puisque ses capacités sont très fortement amoindries et ne le permettent plus.
Elle constate qu’elle n’a plus les moyens de contrôler le cours de sa vie.
La grande occupation de son existence, avant son emploi actuel, était son travail, qui lui procurait accomplissement et satisfaction.
 
Quelle sera sa vie, si elle ne retrouve pas de plénitude dans ce qui fait sa vie ?
 
Elle aborde avec appréhension son avenir (et surtout celui de ses enfants), car avec ce dysfonctionnement, la chute, l’exclusion et la perte de revenus sont les risques majeurs dans cette société actuelle qui ne veut plus prendre en charge ses malades.
Elle ne sait plus trop la différence qu’il y a entre « honte » et « vexation », tant elle vit en permanence ces deux sentiments.
 
Elle a pleuré ce matin en se lavant et en se rasant, cette deuxième personne, tant son désespoir est grand, au sujet de ses possibilités d’assurer un avenir à ses enfants.