GSM

L’homme entra dans la chambre. Il vit son père, les poignets entravés, sur le lit d’hôpital.
 
Son père âgé de  plus de 86 ans était allongé. Il geignait et tentait de se débarrasser des liens qui l’empêchaient de tomber de son lit. Malgré son peu de liberté de mouvement il essayait d’enlever la couche qui le faisait baigner dans ses excréments et qui lui ôtait toute dignité…
 
Il tentait de parler mais ses mots étaient déformés et difficilement compréhensibles.
 
Ce fils ainé était là, qui essayait de comprendre, de répondre, de savoir… Il voyait le corps d’athlète de son père, ses cuisses et biceps encore musclés, (car celui-ci enlevait constamment drap et couverture en pédalant de ses jambes libres) et il ne parvenait pas à concevoir qu’une maladie put ronger ainsi tous les organes, sans altérer notablement la musculature et la carrure de son père, qui restait en ce moment encore, cet homme si fort et si exemplaire…
 
Sa nièce l’avait prévenu la veille ainsi que les deux autres enfants du vieil homme, que le diagnostic était mauvais…
 
Il avait voyagé toute la journée et se retrouvait près de son père, perplexe, ne sachant si le pronostic n’était pas un peu exagéré et pensant que tant qu’il y avait de la vie, il y avait de l’espoir…
 
Son père s’était aperçu de sa présence et essayait de communiquer… Mais les paroles étaient par trop déformées et entrecoupées de gémissements… D’après les gestes, il comprit que son père voulait être détaché et qu’on lui enlève cette couche…
Pour avoir discuté avec l’infirmière, il savait que son père était déjà tombé de son lit en arrachant son goutte à goutte ce qui justifiait les entraves…
Tentant désespérément de lui faire comprendre que les attaches devaient rester en l’état, il avait une envie folle de les lui enlever pour accéder à son désir de liberté et de dignité… Il éprouvait de la honte à résister à la demande implicite de son père et sa gorge se noua…
 
Les yeux de son père étaient tournés vers lui, mais ne le suivaient pas, le regard était fixe…
Alors, il pensa qu’il ne lui avait jamais dit qu’il l’aimait, à cause de cette pudeur imbécile, qui n’était plus de mise en cet instant… Il dit alors très fort, presque en criant « Je t’aime, Papa ! ».
 
Le vieil homme répondit en un souffle, quelque chose qui ressemblait à « moi aussi ! ».
 
Puis il se mit à geindre de douleur de plus en plus et appela sa maman dont il avait été orphelin à l’âge de deux ans, certainement pour lui dire qu’il allait la rejoindre…
 
Le fils se souvint de cette confidence de son père six mois plus tôt : « Dieu a sauvé ma vie deux fois. Mais maintenant je sais qu’il n’y aura pas de troisième fois »…
 
Il eut du mal à réprimer un sanglot… Il commençait à comprendre que la fin était inéluctable…