GSM

C’est pas pour ça que… C’était vraiment quand même une injustice, parce que les vœux de c’temps-là, mon vieux, c’était l’grand honneur, hein ! L’enfant qui récitait ça, mon vieux, c’est qu’ça comptait à la campagne de c’temps-là ! Les gens étaient tellement croyants… et puis tout quoi !
 
Hé bien voilà ! Voilà ma vie de môme ! Enfin voilà, y’a tellement trop de détails que j’donne pas, ça serait trop long… Je disais à maman, à ma femme là, à votre mère, que, mais c’est par bribes… des jours ça me revient, des trucs, des machins, mais… tu vois c’est fini. J’ai soixante huit ans bientôt… Mais enfin, ça fait plaisir, quand je rappuie sur l’bouton, pour entendre tout c’que j’viens d’vous dire… Et pourtant, quand je parle de la Normandie, du pays, d’Heugueville, du marais, du pont de la Roque, enfin, la rivière, tout ça… Hagon-Coutainville, hein !... De la pêche au lançons, tout c’que, tout c’que j’ai pu faire… Hé bien des fois, des fois… j’en ai les larmes aux yeux, hein ?
 
J’aurais tellement voulu repartir habiter là-bas. Ma femme n’a pas voulu. J’crois que, malgré tout, j’aime ce pays, hein !
Comme j’ai dit, j’ai pas tellement été heureux, mais enfin, pendant la guerre quand-même, j’y suis retourné, quand j’ai été démobilisé en 41, j’ai revécu pendant quelques années, jusqu’en quaran… jusqu’à fin 44, fin décembre 44.
Parfois j’ai bien vécu. J’ai bien… J’ai revécu avec tous les gens de là-bas, que j’avais connus étant gosse… (Rémunéré par la mairie, afin d’échapper au STO, mon père a gardé le pont de la Roque, jusqu’avant sa destruction par l’aviation Anglaise en juin 44).
 
Mais, après, ben je suis r’parti début 45 et c’est là que j’ai eu mon plus grand bonheur de ma vie : C’est d’avoir rencontré une jeune fille… hein ! Fin… fin janvier 45. Une demoiselle, heu… qui travaillait dans un bureau, chez un marchand de charbon. Ils étaient plusieurs secrétaires. Moi, j’habitais rue Edgar Dupont (Edgar Poe en fait), juste à coté. Mon plus grand bonheur de ma vie, j’crois que c’est d’l’avoir rencontrée !
 
Ca fait 40 ans ! Je l’ai draguée ! Hé hé hé, On s’est connus bien… Je m’suis fiancé… Je suis retourné sous les drapeaux pendant huit mois… Et en rentrant, ma foi, on s’est fiancé. On s’est marié en 46, février… Hé bé, le mariage a bien tenu, parce que… c’était… c’était c’qu’on appelait l’grand amour, quoi !... Hein ! Quand on… L’honnêteté même, quoi, hein, tous les deux ! On s’est aimé vraiment honnêtement. Et, voilà, ça fait bientôt quarante ans que ça dure !
 
On a eu toutes les péripéties de la vie… J’vous redirai ça un autre jour, hein ! Notre mariage à Paris.
Habiter rue de Lourmel, c’est là qu’est né mon premier fils.
Quand j’ai retrouvé mon frère Jean et ah, François qu’était parti là-bas à Saïgon et Léon.
Notre départ pour Saïgon.
Après, au retour, en France on a habité à Nice… 25 ans. C’est là qu’est né ma fille et mon dernier fils : A Nice.
Et depuis, on habite à… depuis 80, on habite à Granges sur Lot. C’est là qu’on finira nos jours, certainement ! Et on ira faire un p’tit tour de temps en temps à Nice et à Heugueville en Normandie, pour se promener et revoir un petit peu de toute notre vie passée, quoi ! La nôtre et la mienne… de pauvre type, hein !
 
J’ai oublié de vous dire que quand nous sommes partis à Saïgon en cinquan… en 1953, j’ai oublié de vous dire que, mes deux frères Jean et François, ils étaient décédés en 1948.
Ils ont été accidentés à Saïgon ; tous les deux d’un coup, ils ont été écrasés par un camion.
C’est c’qui m’a poussé le plus fort, pour abandonner notre… notre pays (Pour retrouver l'assassin).